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Critiquer la représentation politique ? | Manuela Albertone et Pierre Brunet (dir.)

Manuela Albertone et Pierre Brunet (dir.), Critiquer la représentation politique ?, Paris : Éditions de la Sorbonne, 2025, coll. « Théorie et histoire du droit », 304 p.

Compte rendu par Julien Giudicelli (Université de Bordeaux, Institut de recherche Montesquieu [IRM – EA 7434, Université de Bordeaux], associé au Centre de droit et de politique comparés [CPDC Jean-Claude Escarras, Universités de Toulon, Aix-Marseille, Pau & Pays de l’Adour, UMR CNRS, DICE, 7318])

 

Paru aux Éditions de la Sorbonne sous la direction de Manuela Albertone et Pierre Brunet, Critiquer la représentation politique ? rassemble des contributions issues d’un travail collectif mené au sein de l’Observatoire de la représentation. L’ouvrage se présente comme une intervention dans l’appréhension contemporaine de crise de la représentation : prétention à l’incarnation du peuple, personnalisation du pouvoir, affaiblissement des partis, défiance civique, recherche de formes participatives nouvelles. Il ne prétend pourtant nullement « éradiquer » la représentation politique, pas plus qu’il n’aspire à la « sauver ». Les auteurs se livrent, à l’instar d’entomologistes, à une enquête historique, théorique et pratique d’envergure. Une enquête riche, passionnante, d’autant qu’elle est, on peut le dire, déjà à même d’éclairer une critique renouvelée, contemporaine de la représentation – critique étant ici entendue en ses deux acceptions.

Le pari est réussi. L’ouvrage se démarque. On trouve à lire souvent des travaux enfermés dans une dichotomie pourrait-on dire simpliste : éloge du gouvernement représentatif versus dénonciation de ses trahisons. Or, le travail ici recensé rappelle que la représentation n’est en rien une donnée univoque.

L’introduction remonte à la racine : la représentation ne se réduit ni à l’élection, ni au parlementarisme, ni même à la démocratie moderne ; elle renvoie à des problématiques d’incarnation et de médiation traversant le temps et l’Histoire. On comprend dès lors que la crise actuelle n’est aucunement un dérèglement purement conjoncturel, qu’elle puise ses sources en des temps déjà reculés, mais aussi, pourrait-on dire sans verser dans l’emphase, dans la condition humaine.

La grande qualité du livre tient au(x) pas de côté qu’il opère. D’Athènes, de l’Italie médiévale, de la période prérévolutionnaire jusqu’aux débats modernes, plusieurs chapitres – on ne pourra les mentionner tous dans le cadre de cette recension – montrent que la critique de la représentation ne naît pas a posteriori, c’est-à-dire lorsque les régimes représentatifs finissent par « s’user », mais qu’elle accompagne dès les origines les dispositifs voulant donner parole à un collectif absent (et d’ailleurs, lequel ?).

L’étude de Gianluca Cuniberti sur Athènes est, de ce point de vue, très stimulante (qu’il soit ici permis, à cet égard, d’émettre un regret, en forme de bémol certes, mais un regret : cette contribution, si riche, n’est hélas pas traduite). Elle démonte l’opposition entre démocratie directe et représentation en mettant au jour leur intrication, ainsi que le rôle décisif joué par la défiance et les accusations de corruption. Athènes apparaît moins comme le mythe de la présence inconditionnée du peuple (l’auteur rappelle par ailleurs que « ce » peuple ne correspond qu’à une infime minorité, un dixième « du » peuple athénien) que comme un chantier instable où participation et délégation s’imbriquent, et où la perte de confiance semble hélas consubstantielle à ses institutions politiques.

En effet, ce qu’on appelle communément, commodément, « démocratie directe » dans le modèle athénien repose en fait – si l’on pousse l’analyse scrupuleusement, chose que Gianluca Cuniberti nous invite à faire – sur un montage de médiations, qui échappe à l’idée commune que l’on pourrait avoir de l’Athènes antique : tirage au sort, fonctions électives et autres. Les accusations de dorodokia (appelons-la, pour aller à l’essentiel, corruption) contribuent à la critique du système en ce sens que cette dernière nourrit une charge récurrente contre la délégation, même dans un régime se voulant éminemment participatif (v. p. 18). La dorodokia devient – c’est toujours d’actualité – un cheval de Troie participant d’une critique radicale de la démocratie en sa forme, évidemment, représentative (quoique certains amalgament critique de la représentation et critique de la démocratie, à des fins bien évidemment douteuses). En utilisant habilement l’œuvre d’Aristophane, Gianluca Cuniberti nous expose une critique interne, pointue, de la représentation qui, malgré les (fausses) évidences, participe de ce prestigieux héritage antique. Il ne s’agit pas d’une condamnation isolée des individus dénoncés comme corrompus. C’est bien plutôt la distance même qui sépare la polis de ceux qui prétendent l’incarner qui est visée. Cette mise en cause érode la confiance en l’institution démocratique en tant que telle. Cette dynamique donne à la réflexion de  Gianluca Cuniberti une portée éminemment contemporaine.

Le chapitre de Lorenzo Tanzini prolonge utilement cette remise en cause des évidences modernes. En étudiant les conseils urbains de l’Italie communale, il déplace la question vers le rapport entre « les parties » et « le tout », c’est-à-dire vers la difficulté de savoir ce qu’une assemblée représente lorsqu’elle prétend parler au nom d’une communauté dont les contours restent eux-mêmes disputés. Le mérite du texte est de rappeler que le problème représentatif ne porte pas seulement sur le mécanisme qui relie mandants et mandataires, mais aussi sur la construction du sujet collectif représenté : la communauté n’est jamais donnée, elle est toujours produite, filtrée, hiérarchisée. Cet acquis, que l’on retrouve à d’autres endroits du volume, est central : il interdit de supposer naïvement l’existence préalable d’un peuple homogène que les institutions n’auraient plus qu’à refléter.

Plusieurs contributions de la partie historique confirment ainsi que la représentation doit être abordée moins comme un simple procédé de délégation que comme une opération de mise en forme du politique. Le chapitre de Manuela Albertone sur Necker, celui d’Olivier Christin et Henri-Pierre Mottironi sur les actionnaires des compagnies de commerce, ou encore celui de Francesco Bonini sur les formes de représentation non élective, montrent chacun à sa manière que la représentation s’est déployée bien au-delà du seul espace parlementaire et que celui-ci a longtemps coexisté avec d’autres. Il en résulte que le gouvernement représentatif moderne n’est qu’une focale, que nous aurions tort d’étudier isolée d’un moment historique au long cours.

En cela, le livre évite l’écueil qui consisterait à raconter toute l’histoire de la représentation comme une marche linéaire vers le suffrage universel. Et d’ailleurs, tel suffrage fut critiqué par certains parce qu’il advenait sans que le peuple, si tant est qu’on puisse le saisir, ne soit éduqué. Pensons à Louis Blanc par exemple, affirmant que « l’éducation du pays n’est pas faite : c’est à vous de le guider »[1]. Qui était ce vous ? Cela peut paraître paradoxal venant d’une grande figure de la Révolution de 1848 : les représentants. Ceux-là même auxquels (naïveté ?) Blanc assignait pour rôle premier d’« élever » le peuple, avant que ses membres s’élèvent en tant que citoyens pleinement libres.

La section théorique du volume s’ouvre avec le chapitre de Michel Troper qui, relisant conjointement Rousseau et Kelsen, reconstruit la représentation parlementaire comme une fiction inévitable. En prenant au sérieux l’idée rousseauiste développée dans le Contrat social (1762) selon laquelle la souveraineté « ne se représente pas », parce qu’elle « consiste essentiellement dans la volonté générale » et qu’« une volonté ne peut être représentée, car elle est la même ou elle est une autre. Il n’y a point de milieu », et la critique kelsénienne de la « volonté du peuple » comme entité fictive, Michel Troper montre que la théorie classique du régime représentatif repose sur une opération logique fragile : on postule l’existence d’un peuple doté d’une volonté pré‑politique, puis on affirme que cette volonté se trouve exprimée par le Parlement, alors même que, dans les faits, elle n’existe que dans et par les décisions de cet organe, ce qui fait de la représentation une théorie « tautologique » recelant « une contradiction interne » (p. 106‑107). La représentation apparaît ainsi comme une fiction, un « comme si », tel que l’indique l’auteur (omettant, soyons taquins, de référencer le Als ob kantien). Néanmoins, Michel Troper insiste sur le fait que cette fiction est indispensable pour que le système puisse attribuer à un sujet collectif (le peuple) des décisions prises par des acteurs différents (les représentants), tout en évitant à la fois l’illusion de l’autogouvernement intégral et la franchise d’un pur gouvernement d’élites.

Dario Castiglione déplace ensuite le centre de gravité de la réflexion, en ne s’attachant plus d’abord à la cohérence logique de la représentation, mais à sa fragilité institutionnelle. S’inspirant de Hanna Pitkin, il définit la représentation politique comme une « institution humaine extraordinairement fragile et exigeante » (formule de Pitkin qu’il reprend et discute, p. 115‑116) : non pas une relation simple entre un représentant et ses mandants, mais un système de pratiques et d’institutions qui articule partis, élections, assemblées, opinion publique, organisations sociales, etc. De ce point de vue, la représentation n’a rien d’« intrinsèquement démocratique » (p. 115‑117) : elle peut faire partie d’un ordre démocratique, mais seulement si certaines antinomies constitutives sont traitées politiquement plutôt que niées — tension entre mandat et indépendance, entre intérêts particuliers et intérêt général, entre niveau local et niveau national, entre sphère privée et sphère publique. Dario Castiglione propose alors quelques critères normatifs pour évaluer la qualité démocratique des dispositifs représentatifs (inclusion, égalité, capacité de contrôle, qualité du jugement politique), tout en soulignant les « malesseri » (mal-être) contemporains de la représentation (affaiblissement des partis, personnalisation du pouvoir, montée du populisme) qui rendent plus visibles cette fragilité structurelle (p. 115‑120).

On peut ici regretter le renvoi à la seule Hanna Pitkin, philosophe indéniablement estimable pour autant. Néanmoins, elle s’appuie essentiellement sur la racine latine de « représentation ». Repraesentare signifie en latin rendre présent un objet absent. Mais se contenter d’une telle acception est chose frustrante. Elle n’épuise en effet pas toutes les potentialités du terme. Il ne s’agit pas seulement de dire que représenter c’est rendre présente une chose absente mais de savoir encore comment. À cet égard, il importe de remonter aux sources grecques de la représentation. À l’origine, le substantif mimesis (μίμησις) peut être traduit de deux façons : par « représentation » et par « imitation ». Dans un essai remarquable, non référencé dans cet ouvrage collectif, Myriam Revault d’Allonnes oppose deux traditions philosophiques, platonicienne et aristotélicienne[2]. La mimesis dérive du terme mimos (μῖμος) qui signifie acteur. Or, explique-t-elle, « lorsque Platon réinvestit philosophiquement la notion de mimesis, il en infléchit le sens : il la pense non plus à partir de la source théâtrale ou plus généralement expressive mais à partir des arts visuels et de la peinture » (p. 22). Dès lors, la mimesis devient l’imitation, nécessairement imparfaite, de l’Idée. De sorte que « l’organisation de la cité idéale est affaire de mimesis au sens où les fondements et le fonctionnement doivent se régler sur l’idéal philosophique de l’Être immuable » (p. 26). Bien évidemment, la conception platonicienne de l’imitation renvoie non au monde réel, mais à celui de l’Idée, en l’occurrence celle de l’Être immuable. Elle ne correspond donc pas à la conception de la représentation descriptive, c’est-à-dire de l’imitation la plus fidèle possible de la multitude qui se constitue en peuple. On peut pourtant bien y rechercher sa source.

Mais revenons à l’ouvrage. Luís Pereira Coutinho, toujours dans cette deuxième partie théorique, élargit encore le cadre en déplaçant la focale du duo classique peuple/parlement vers la justice constitutionnelle. Sa contribution interroge la manière dont on peut parler de « représentation » à propos des cours constitutionnelles, alors même qu’elles ne procèdent pas du suffrage universel et ne se réclament pas d’un mandat populaire. L’auteur commence par définir la « représentation juridico‑constitutionnelle » comme une représentation qui ne vise pas à rendre présente « une unité substantielle ou politique du peuple », mais qui « se justifie même par la conscience que le peuple n’existe pas avant la représentation » (p. 150). Il précise que ce concept est un « concept constitutif au sens développé par Michel Troper, c’est‑à‑dire un concept dépourvu de toute référence ontologique » (p. 149). Plutôt que de penser les organes constitutionnels comme les représentants d’un « peuple » substantiel, Luís Pereira Coutinho montre qu’ils peuvent être compris comme des instances qui, en un sens spécifique, « représentent » la Constitution et les droits fondamentaux, en ce qu’ils font valoir, face aux majorités politiques, les normes et principes qui structurent l’ordre démocratique et en limitent les dérives (p. 151‑152). Ce déplacement oblige à reconfigurer les frontières de la représentation politique : celle‑ci n’est plus seulement électorale, mais s’étend à des organes juridictionnels qui incarnent d’autres dimensions du projet démocratique (protection des minorités, garantie des droits, stabilité des règles du jeu). L’article de Luís Pereira Coutinho ouvre ainsi la réflexion sur une pluralisation des formes de représentation — parlementaire et juridictionnelle — et, ce faisant, met implicitement en tension les lectures les plus sceptiques de la représentation comme pure fiction, en montrant comment le vocabulaire représentatif migre vers des acteurs qui opèrent en dehors du circuit électif classique.

La dernière partie du livre est consacrée aux pratiques contemporaines. Ne citons ici (c’est la contrainte de l’exercice, qui ne peut prétendre à l’exhaustivité) que deux auteurs. Sabino Cassese montre que la crise des partis ne désigne pas seulement une désaffection électorale, magnifiée par la montée exponentielle de l’abstention : elle affecte la fonction même d’intermédiation que prétend réaliser la représentation. Le texte de Joni Lovenduski rappelle par ailleurs utilement que la critique de la représentation ne peut rester aveugle aux exclusions persistantes, en particulier à la sous-représentation des femmes et aux mécanismes institutionnels qui la reproduisent. En intégrant ces questions, le volume évite de faire de la représentation un problème purement constitutionnel ou spéculatif.

L’apport incontestable de cet ouvrage est de tenir ensemble trois idées souvent dissociées. Tout d’abord, la représentation est incontournable dans les sociétés modernes, parce que l’on ne peut gouverner sans médiations institutionnelles. Ensuite, il est affirmé et sourcé que cette nécessité n’établit en rien que la représentation est en soi démocratique (elle est apparue par ailleurs avant la démocratie) tant son histoire est traversée de tensions fort éloignées de l’idéal d’égalité politique. Enfin, la crise contemporaine de la représentation ne saurait être comprise si l’on oublie que les gouvernés ne demandent pas seulement à être administrés efficacement, mais aussi à se reconnaître dans leurs institutions, celles qui agissent en leur nom tout en s’éloignant d’eux.

Ce livre montre avec force que la représentation est à la fois mandat, figuration, institution, procédure, incarnation, médiation sociale et parfois simple rhétorique de légitimation. Mais cette polysémie ne risque-t-elle pas de diluer l’objet étudié ? Si un terme épouse tant de formes, est-il notion ou concept ? Cette question, à notre sens fondamentale, n’est pas posée, du moins ne l’est-elle pas encore dans ce volume, qui augure un travail prochain, gageons-le, d’une fécondité tout aussi forte.

Pour autant et surtout, Critiquer la représentation politique ? est un ouvrage important, essentiel. À n’en pas douter il fera référence. À n’en pas douter il sera scruté, étudié, critiqué. À n’en pas douter il sera un socle, un tremplin duquel se projetteront d’autres travaux à venir.

 

 

[1] [1] Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 1848, T. II, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, 1880, 2 vol., 321, 360 p.

[2] Myriam Revault d’Allonnes, Le miroir et la scène. Ce que peut la représentation politique, Paris : Seuil, 2016, 195 p.

Droit et Société
Droit et Société

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Droit et Société (4 juillet 2026). Critiquer la représentation politique ? | Manuela Albertone et Pierre Brunet (dir.). Droit & Société. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ihv


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