Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Law, Literature and Legal Counterfactuals. Method of Contrastive Discourse Analysis Using the Example of Contemporary Literature | Alexandra Juster

Alexandra Juster, Law, Literature and Legal Counterfactuals. Method of Contrastive Discourse Analysis Using the Example of Contemporary Literature, Cham: Springer, 2025, coll. “Law and Visual Jurisprudence” (16), 286 p.

Compte rendu par Damien Connil (IE2IA-DICE, CNRS, Univ. Pau & Pays Adour, Aix Marseille Univ., Université de Toulon)

L’ouvrage d’Alexandra Juster repose sur un souhait et deux objectifs. Le souhait est celui de contribuer au développement européen du mouvement Droit et Littérature. Les objectifs, eux, sont, d’une part, de favoriser un rapprochement du point de vue méthodologique entre l’étude du droit et de la littérature – grâce à un objet commun (le texte) et des outils partagés (analyse du discours et herméneutique) – et, d’autre part, d’en proposer une méthode qualifiée de « comparaison contrefactuelle » (« counterfactual contrast »). Pour Alexandra Juster, le texte est cet objet commun qui lie et qui relie le droit et la littérature et justifie les rapprochements du littéraire et du juridique, de la norme et de l’imaginaire. « Le texte, en tant que fondement de la recherche interdisciplinaire entre le droit et la littérature, peut être élargi, réduit, modifié et corrigé, mais il ne peut être remplacé par rien d’autre que le texte » (p. 128). Juristes et littéraires « ont en partage le texte, comme objet central de leur recherche, que chaque discipline appréhende (ou peut appréhender) à sa manière » (p. 261).

L’ouvrage est surtout révélateur de l’état de la recherche au sein du courant Droit et Littérature. Il en montre une étape ou un moment. Encore trop souvent présenté comme un mouvement émergent en Europe, ce courant n’en est pourtant plus à ses balbutiements, ni à ses débuts. Des ouvrages, des colloques, des revues, des sociétés savantes, des enseignements ont, depuis de nombreuses années, été publiés, organisés et créés. La question centrale n’est plus tellement celle du « Pourquoi ? » mais, bien davantage désormais, celle du « Comment ? ». L’ouvrage – traduction en anglais de travaux initialement menés en allemand et dont il est ici rendu compte en français – l’illustre. Comme il illustre aussi (et néanmoins) les hésitations et interrogations méthodologiques de celles et ceux qui s’y intéressent.

Outre un court chapitre d’introduction qui explique la démarche de l’autrice et les circonstances de rédaction de l’ouvrage, et un chapitre de conclusion, quatre chapitres intérieurs portent respectivement : sur le mouvement Droit et Littérature pour concentrer l’analyse sur le « Droit dans la littérature » (« Law in Literature ») ; sur les concepts que l’autrice mobilise pour procéder au rapprochement et à l’étude du droit et de la littérature (interdisciplinarité, discours, herméneutique, contrefactuel) ; sur la méthode qu’elle entend précisément développer pour cela, cette « comparaison contrefactuelle » ; et sur sa mise en œuvre à travers cinq études de cas (cinq récits).

Les six chapitres de l’ouvrage forment presque trois essais qu’Alexandra Juster propose ainsi à la lecture.

Le premier concerne le mouvement Droit et Littérature lui-même. L’ouvrage en rappelle la trajectoire et les classiques, américains notamment (Wigmore, Cardozo, White, Weisberg, Posner…). Alexandra Juster en distingue surtout et principalement deux branches : le « droit comme littérature » (Law as Literature) et le « droit dans la littérature » (Law in Literature) – auxquelles s’ajoute traditionnellement le « droit de la littérature » (Law of Literature). Dans l’ouvrage, c’est uniquement le droit dans la littérature qui retient l’attention de l’autrice mais son apport, à ce sujet, réside dans un triple panorama de la discipline. Au-delà des classiques américains – promoteurs ou critiques d’une analyse de Droit et Littérature – l’ouvrage passe en revue les manières de faire telles que l’autrice les observe dans l’espace francophone, en Italie et dans les pays de langue allemande.

À propos des pays francophones, Alexandra Juster note un mouvement relativement tardif, cite divers travaux et souligne que l’accent y est souvent mis sur la richesse et la liberté qu’offre la littérature lorsque l’on étudie le droit. Prenant notamment appui sur François Ost, elle remarque que celui-ci « met en avant le potentiel créatif et heuristique de la littérature face aux rigidités du droit » (p. 16). En Italie, le mouvement est présenté comme plus ancien, plus ancré et plus « dynamique » mais aussi « plus fragmenté et moins structuré » qu’en France (p. 20). Là encore, de nombreux travaux et auteurs sont évoqués dans des directions diverses en insistant, peut-être, sur un aspect qui est l’intérêt pédagogique de la littérature pour le droit et les juristes. Quant aux pays de langue allemande, Alexandra Juster met en évidence l’ancienneté des rapprochements entre le droit et la littérature en remontant aux XVIIIe, XIXe et première moitié du XXe siècles avant d’évoquer des travaux contemporains, nombreux. Elle note l’intérêt porté aux questions de droit pénal ainsi qu’aux figures de juristes et observe que les écrivains comme les juristes s’y attachent.

Ce « bref aperçu comparatif de l’état de la recherche en Droit et Littérature », comme le qualifie l’autrice (p. 28) et dont de plus amples développements – qui n’étaient certes pas l’objet du présent ouvrage – pourraient être dégagés, est déjà en lui-même révélateur : tout à la fois, d’un mouvement général, d’un attrait certain et, dans le même temps, des spécificités d’approches qui en font la diversité.

Le deuxième essai serait d’un ordre plus théorique et méthodologique qu’épistémologique. Grâce à la réunion des deux chapitres suivants de l’ouvrage (les chapitres 3 et 4), le lecteur se voit proposer une méthode d’analyse de Droit et Littérature. Pour cela, l’autrice s’appuie sur quatre concepts qu’elle articule ainsi que sur de nombreuses références théoriques. Ainsi, elle voit dans l’interdisciplinarité la possibilité de développer de nouveaux outils d’analyse (p. 37-48). Le rapprochement du droit et de la littérature passe alors, selon elle, par l’analyse du discours, qui constitue une voie partagée, et par l’« interdiscours » (« interdiscourse »), présenté comme un élément de rencontre (p. 48-62), auxquels l’herméneutique contribue dans la « recherche des points de contact méthodologiques et structurels » (p. 63 et, plus largement, p. 62-87). Transposant aussi et surtout l’idée d’analyse contrefactuelle, issue de l’historiographie, Alexandra Juster avance que celle-ci peut utilement s’appliquer au droit dans la littérature (p. 99-108).

De cette démarche, elle en tire donc une « méthode » (p. 121-136) qu’elle définit comme « s’intéress[ant] à la juxtaposition du droit du monde réel et du discours juridique intradiégétique […] » (p. 121). L’ambition de l’autrice, telle qu’elle l’expose, est ainsi de développer, à partir des éléments décrits, « une méthode adaptée à un usage interdisciplinaire » (p. 121). Elle en propose d’ailleurs une synthèse dans un tableau des caractéristiques, différences et éléments d’intersection entre le droit et la littérature (p. 131-132) avant d’en résumer un programme en six étapes (p. 135)[1]. Ces développements théoriques et méthodologiques d’une centaine de pages sont, là encore, révélateurs d’une recherche de fondements et d’outils.

À partir de là, un troisième et nouvel essai se dessine telle une mise en application de ces principes et de cette méthode. Alexandra Juster en dégage l’étude de cinq récits dont le choix résulte, comme elle l’explique, aussi bien des « interactions entre le droit et la société » que ces textes emportent que de sa volonté de « dépasser l’analyse de questions pénales », souvent abordées, pour évoquer « d’autres domaines du droit comme la lutte contre le terrorisme, le droit de la famille et de l’asile, le droit talmudique et le droit coutumier » (p. 137). Les cinq récits analysés sont : La décision de Karine Tuil (Gallimard, 2022), Sworn Virgin d’Elvira Dones (And Other Stories, 2014), Unorthodox de Deborah Feldman (Simon and Schuster, 2012), Repenti de Claude Chossat (Fayard, 2017) et A Slap in the Face d’Abbas Khider (Seagull Books, 2018). Chaque étude débute par une présentation du récit et de son contenu et se poursuit par l’examen des éléments de discours juridique explicitement inscrits dans la diégèse (« Explicit Legal Discourse in the Diegesis ») avant d’en proposer une comparaison contrefactuelle (« Counterfactual Contrast »).

De cette manière, Alexandra Juster mêle analyse littéraire et analyse juridique pour questionner le rapport au droit des récits qu’elle étudie, pour interroger la façon dont ils permettent aux lecteurs d’appréhender des éléments juridiques pouvant ne pas leur être familiers et pour observer le décalage – plus ou moins marqué, plus ou moins critique – entre la fiction et la réalité, entre la littérature et le droit. Au-delà de l’analyse de ces récits, la littérature apparaît ainsi comme un terrain d’exploration, voire d’expérimentation, un « test material », pour reprendre les mots de l’autrice (p. 270). L’enjeu n’est ni complètement nouveau, ni tout à fait inédit dès lors que ces questions traversent largement les travaux de Droit et Littérature mais l’apport et l’intérêt de l’ouvrage se situent ailleurs : dans une proposition de méthode.

Qu’on le lise en six chapitres ou trois essais, qu’on y adhère ou qu’on émette quelque réserve, l’ouvrage est révélateur autant qu’illustratif d’un état de la recherche en Droit et Littérature et d’un défi contemporain : celui de ses méthodes.

 

[1] Ces 6 étapes sont : « 1. Une lecture générale de l’œuvre sur le plan esthétique ; 2. Une lecture de l’œuvre concentrée sur les éléments explicites de discours juridique ; 3. L’identification du système juridique réel auquel le texte littéraire fait référence ; 4. L’acquisition de connaissance sur ce droit réel ; 5. Une lecture finale visant à repérer des références juridiques implicites via l’interprétation du droit ; 6. Une comparaison d’ordre contrefactuel » (p. 135).

Droit et Société
Droit et Société

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Droit et Société (1 juillet 2026). Law, Literature and Legal Counterfactuals. Method of Contrastive Discourse Analysis Using the Example of Contemporary Literature | Alexandra Juster. Droit & Société. Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hwi


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.