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Sociologie de la magistrature. Genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps | Yoann Demoli et Laurent Willemez, et : Sociologie de la justice | Laurent Willemez

Yoann Demoli et Laurent Willemez, Sociologie de la magistrature. Genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps, Paris : Armand Colin, 2023, coll. « U », 2023, 223 p. ; Laurent Willemez, Sociologie de la justice, Paris : La Découverte, 2025, coll. « Repères », 127 p.

Compte rendu par Florent Frasque (Sciences Po Grenoble – UGA)

La « crise » de la justice sur laquelle s’ouvrent ces deux ouvrages, que Yoann Demoli et Laurent Willemez lisent comme la manifestation « d’une critique, voire d’une remise en cause, perpétuelles » (p. 18) de la magistrature, ne rime pas avec une pénurie de recherches sociologiques consacrées à cet objet. En témoignent ces deux publications qui visent à s’inscrire comme des travaux de référence dans le champ de la sociologie du droit et de la justice et viennent s’ajouter à l’ouvrage collectif paru en 2025 et dirigé par Laurent Willemez, cette fois avec Jean-Philippe Tonneau, dédié à la profession d’avocat·e[1]. Sociologie de la justice constitue un court manuel qui s’adresse à des étudiant·es moins formé·es à la discipline que ne le serait le lectorat de L’arme du droit[2]ou de Sociologie du droit et de la justice[3]. Cette introduction serrée les invitera sans nul doute à explorer plus avant les travaux qui relèvent de ce champ disciplinaire. Quant à l’ouvrage coécrit par Yoann Demoli et Laurent Willemez, sur lequel cette recension s’attarde plus en détail, il s’agit de la transformation du rapport que ces deux chercheurs ont rendu en 2019 à la Mission de recherche Droit et Justice (devenue depuis Institut Robert Badinter), qui a financé et facilité l’enquête, en un ouvrage scientifique réussi, précis, robuste et néanmoins accessible.

Cet ouvrage propose d’étudier le corps des magistrat·es de l’ordre judiciaire dans son ensemble, sans occulter – loin s’en faut – la diversité et les asymétries existantes en son sein. L’objectif est ainsi de documenter « la manière dont [c]e groupe s’est construit, se représente et est représenté ; sa morphologie sociale et la structuration des carrières, leurs inégalités et leurs principes de hiérarchisation ; [son] activité et la manière dont [les magistrat·es] voient celle-ci » (p. 12). À l’exception des pratiques professionnelles, qui restent en arrière-plan et se donnent surtout à voir par le biais des représentations que les magistrat·es s’en font, les auteurs tiennent leur promesse. Pour ce faire, ils s’appuient sur une enquête de terrain d’une ampleur considérable, variée dans ses sources et dans ses exploitations, dont la qualité est remarquable. Et si certains éléments de méthode pourraient faire l’objet de discussions, à l’image de la mobilisation surprenante et parfois accessoire de données issues du réseau Twitter au chapitre 6, cela n’enlève rien au plaisir que génère la lecture d’un ouvrage innervé par des données empiriques originales, mises en valeur au travers de techniques d’analyse, qualitatives comme quantitatives, pertinentes et sophistiquées. Signalons, par exemple, l’usage heuristique des outils de lexicométrie pour analyser « la déclaration en clair de la profession des pères des magistrat·es », obtenue au moyen d’une enquête par questionnaire administrée auprès de 1200 enquêté·es (p. 84), ainsi que pour rendre compte de l’étrange absence des termes « euro », « salaire » et « argent » dans la quarantaine d’entretiens menés avec des magistrat·es autour de leurs conditions de vie (p. 99). Notons aussi l’intérêt des extraits du carnet de terrain rempli à l’occasion des entretiens semi-directifs. Ils rendent compte de façon très concrète de l’habitus des magistrat·es (p. 106-07) et trouvent immédiatement un écho auprès des chercheur·euses ayant investi ce même territoire professionnel, et ce y compris sur des terrains étrangers. Enfin, sur le plan quantitatif, la maîtrise de différents types de régressions, de l’analyse factorielle des correspondances, de l’analyse des correspondances multiples ou encore de l’analyse séquentielle sert de façon efficace l’examen des carrières proposé aux chapitres 4 et 5, ainsi que la sociologie des conditions de travail entreprise au chapitre 6.

À la suite d’une courte introduction dans laquelle apparaît nettement la filiation revendiquée par l’ouvrage avec les travaux sociologiques consacrés à la magistrature publiés à la fin du XXe siècle, les deux premiers chapitres retracent le chemin sinueux ayant mené à la « production d’un corps d’agents de l’État chargé de rendre la justice » (p. 17). Le chapitre 1 documente les logiques de démocratisation, de féminisation et de bureaucratisation qui ont présidé à cette dynamique, tout en insistant sur le rôle décisif des différentes épreuves connues par l’institution judiciaire, depuis le constat d’un manque d’attractivité de la profession au XXe siècle jusqu’à l’affaire d’Outreau, qui ont motivé de nombreuses réformes aux effets pérennes. Le chapitre 2, assez descriptif, propose quant à lui une pérégrination parmi les différentes instances de représentation et de gouvernement de la profession : Cour de cassation, Conseil supérieur de la magistrature, Chancellerie et syndicats.

Le chapitre 3 est, à l’inverse, porteur d’une proposition analytique forte, celle qui consiste à analyser la magistrature comme une « bourgeoisie plutôt qu’une noblesse d’État » (p. 107) afin de souligner qu’il s’agit d’une élite culturelle, plus qu’économique, dont la position est dominante mais pas dirigeante. Convaincante à bien des égards, cette thèse fait toutefois courir le risque de minimiser les capitaux économiques des magistrat·es alors que – les auteurs le rappellent mais ne le soulignent peut-être pas assez – « ils et elles font partie a minima du dernier décile de revenu » (p. 100) au sein de la société française. Dans un même mouvement, l’approche adoptée par les deux auteurs tend à masquer les avantages symboliques et matériels procurés par la position de magistrat·e. À peine évoqués dans la conclusion générale (p. 203), ces éléments contribueraient pourtant à expliquer pourquoi le nombre de candidat·es aux différents concours d’accès à l’École nationale de la magistrature est loin de décroître et pourquoi la « Tribune des 3000 »[4], si souvent mentionnée dans l’ouvrage, n’a pas été suivie d’autant de démissions. Éclairer ce paradoxe est un besoin qui se fait d’autant plus pressant une fois la lecture de l’ouvrage achevée : les chapitres suivants documentent en effet une carrière scandée par de nombreuses difficultés, parmi lesquelles des épreuves de mobilité fonctionnelle et géographique récurrentes et des conditions de travail dégradées.

Le chapitre 4, dans lequel l’inspiration bourdieusienne de l’ouvrage transparaît avec le plus d’acuité, dessine habilement l’espace social de la profession en mettant en relief ses logiques de structuration et de stratification, notamment en fonction de l’ancienneté et du sexe mais aussi des parcours de formation et des modes d’entrée dans la magistrature. Ce panorama est sublimé par la réalisation d’une étude fine des carrières de tous les membres d’une même cohorte de magistrat·es au moyen d’une analyse séquentielle. Les résultats de celle-ci mériteraient toutefois d’être mieux mis en valeur, ne serait-ce qu’au travers d’une impression en couleur. Ils pourraient également faire l’objet d’interprétations plus conséquentes et peut-être plus audacieuses, dans la mesure où les types de carrière identifiés ici recoupent finalement des divisions fonctionnelles classiques entre le siège, le parquet et l’administration centrale. L’angle des stratégies de mobilités gagnantes, adopté à la fin du chapitre 5, esquisse une mise en récit plus aiguisée des résultats présentés dans ces deux chapitres, dont il aurait été possible de tirer profit plus tôt.

L’analyse des carrières proposée dans les chapitres 4 et 5 gagnerait aussi à être mise en perspective avec d’autres configurations nationales. Cette démarche comparative, à laquelle invitent les indicateurs chiffrés sur le cas français, aurait certainement permis de confirmer le poids de certaines variables, telles que le sexe, dans la détermination des carrières de la magistrature. Cela aiderait également le lectorat à saisir ce qui relève d’une spécificité française – pensons, par exemple, à l’existence du parquet et à son caractère masculin – ou d’un résultat de portée plus générale. Il est d’ailleurs possible d’exprimer un même regret au sujet du « Repères » Sociologie de la justice, non pas que la primauté des références françaises induise des lacunes sur le plan théorique, mais parce que la mobilisation de travaux portant sur d’autres systèmes juridiques faciliterait l’identification des singularités de la justice française.

Pour en revenir à Sociologie de la magistrature, le dernier chapitre s’intéresse aux conditions de travail des magistrat·es. Difficulté à sanctuariser du temps pour accomplir le travail de rédaction, accrocs générés par l’impérieuse nécessité de la mobilité, pluriactivité et surtravail, débordement de la vie professionnelle sur le temps familial, sentiment de faire le sale boulot : toutes ces doléances exprimées par les magistrat·es donnent l’étrange impression que l’enquête tend un miroir à l’enseignant·e-chercheur·e. Ce constat invite alors à envisager le potentiel de généralisation des résultats établis ici sur un ensemble plus large de professions intellectuelles du secteur public ; au fond, sur toutes les élites culturelles dominantes – mais pas dirigeantes – qu’il serait possible de qualifier, à la suite des auteurs, de « bourgeoisie d’État ». Pour toutes ces professions comme pour les magistrat·es, il ne s’agit bien évidemment pas d’une réalité partagée de façon uniforme : la dernière analyse des correspondances multiples présentée et la classification ascendante qui en est issue résument parfaitement la variabilité et les inégalités existantes au sein d’un même groupe professionnel en termes de conditions de travail (p. 198-99).

Plutôt qu’une conclusion générale, l’ouvrage se termine sur l’invitation alléchante des auteurs qui, après avoir réussi leur pari d’éclairer la genèse, la morphologie sociale et les conditions de travail du corps des magistrat·es, suggèrent de prolonger leurs recherches en l’étudiant au prisme des interactions nouées avec d’autres acteurs, que ce soit ceux avec qui les magistrat·es travaillent ou encore ceux qui régissent leurs conditions de travail. Ce dernier point permettrait sûrement de relier encore plus fortement magistrature et politique, en envisageant cette dernière à l’aune de son triple sens entre politics, policies et polity.

 

[1] Jean-Philippe Tonneau et Laurent Willemez (dir.), Pour une sociologie historique de la profession d’avocat : bilan et nouvelles perspectives, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2025, 282 p. [voir la recension sur le site Droit et Société : https://ds.hypotheses.org/19307].

[2] Liora Israël, L’arme du droit, Paris :  Presses de Sciences Po, 2020, 156 p.

[3] Thierry Delpeuch, Laurence Dumoulin et Claire de Galembert, Sociologie du droit et de la justice, Paris : Armand Colin, 2014, 314 p.

[4] Collectif, « L’appel de 3 000 magistrats et d’une centaine de greffiers : “Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout” », Le Monde, 23 novembre 2021.

Droit et Société
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Droit et Société (30 juin 2026). Sociologie de la magistrature. Genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps | Yoann Demoli et Laurent Willemez, et : Sociologie de la justice | Laurent Willemez. Droit & Société. Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hhy


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